Où les pouvoirs des pierres commencent à se manifester
Il régnait un joyeux charivari dans la classe de CE2
de Jennifer. Chaque fois qu'elle reprenait un élève, deux autres se
dissipaient. Finalement, un contrôle-surprise s'abattit sur
l'ensemble des enfants, et un calme studieux remplaça le chahut.
La jeune institutrice parcourait les rangées pour dissiper toute
velléité de tricherie. Arrivée dans le fond de la classe, elle
balaya du regard les petites silhouettes penchées sur les tables. Un
geste insolite attira son attention. Un enfant du premier rang
manipulait plus de feuilles qu'il n'aurait dû. C'était un petit
garçon plutôt bon élève, sérieux et travailleur, alors Jennifer
l'observa de loin sans intervenir. Elle ne voulait pas l'accuser à
tort.
L'un des feuillets retint son attention. Plissant les yeux, elle lut
l'en-tête : ce n'était ni plus ni moins que la leçon
d'histoire sur laquelle portait le contrôle-surprise !
Furieuse, elle se précipita vers la table du garçonnet et, avant
que celui-ci ait eu le temps de réagir, elle attrapa la feuille à
demi dissimulée par la copie. L'élève esquissa un mouvement, comme
pour la retenir, mais y renonça.
« Élian, depuis quand fait-on un contrôle avec son cours sous
les yeux ? »
L'enfant baissa les yeux sans répondre. Autour de lui, ses camarades
s'étaient figés. Finalement, la nouvelle maîtresse n'était pas si
facile à duper. L'ensemble de la classe savait que leur copain
était, en fait de sérieux, un as de la triche, et que le visage
d'angelot un peu timide qu'il arborait en toute circonstance lui
permettait d'ordinaire d'endormir la méfiance du corps enseignant.
Décidée à marquer le coup, aussi bien pour Élian que pour les
autres élèves, elle ramassa la copie du garçonnet, y inscrivit un
zéro bien mérité, et envoya l'enfant au coin pour la durée du
contrôle.
Pendant la récréation qui suivit, tandis que Jennifer était de
surveillance de la cour, deux de ses élèves vinrent la voir.
« Maîtresse, comment t'as fait pour savoir qu'il avait sa
leçon avec lui, Élian ?
- Parce que je l'ai vu, tout simplement.
- Tu as vu que c'était la leçon ?
- Oui, Mohamed, j'ai vu le titre, c'était suffisant.
- Waouh ! s'exclama le petit bonhomme. T'as des jumelles
à la place des yeux, maîtresse !
- Si tu veux, s'amusa la jeune fille. Filez jouer,
maintenant. »
Cependant, la réflexion de l'enfant la troublait. Tant et si bien
qu'elle fut peu loquace durant le déjeuner.
« Tu ne nous fais pas une rechute, Jennifer ? lui demanda
l'un de ses collègues.
- Non, Alain, rassure-toi.
- Tu es bien taciturne, ce midi. Quelque chose ne va pas ?
- J'ai pris Élian en train de tricher, tout à l'heure.
- Élian ? Le petit frère de Lou-Anne ? Je croyais
qu'il avait de bonnes notes...
- C'est pour ça que je suis étonnée. Je veux bien admettre
qu'il s'agissait d'un contrôle-surprise, pour calmer la classe, mais
c'était sur la leçon d'histoire d'hier. Même sans l'avoir apprise,
elle était suffisamment fraîche pour ne pas poser de difficultés.
- Il aura eu peur de faire baisser sa moyenne, tu sais comment
ils sont dans sa famille. S'ils ne sont pas en tête de classe, ils
n'existent pas.
- Tu dois avoir raison. Mais maintenant, je vais le surveiller
plus étroitement. »
Jennifer mit fin à la discussion par cette conclusion, car ce
n'était pas à ça qu'elle pensait. Bien sûr, avoir pris un de ses
meilleurs élèves en flagrant délit de tricherie suscitait bien des
questions, mais pas seulement celles que son collègue imaginait.
Elle était à l'autre bout de la classe, et elle n'avait pas
seulement reconnu la mise en page de ses leçons, elle avait lu
le titre qui figurait en en-tête, ce qui lui avait ôté le moindre
doute qu'elle aurait pu avoir. Or, et le petit Mohamed avait raison,
il aurait fallu des jumelles pour déchiffrer des caractères de
quatre millimètres de haut à cette distance.
Machinalement, elle porta la main au pendentif qui reposait contre
son sternum. Les rapaces, c'est bien connu, ont une vue de très loin
supérieure à celle de n'importe quel autre animal. Si un aigle
savait lire, nul doute qu'il aurait pu réussir un tel exploit. Il
faudra que j'en parle à Laurent ce soir, se dit-elle.