Où Laurent découvre que les transformations ne sont pas métaphoriques
Il en était là de ses réflexions quand un cri déchira la nuit.
Instinctivement, il en chercha l'origine. Il ne lui fallut que
quelques secondes pour découvrir à une centaine de mètres devant
lui, un peu sur sa droite, une femme qui se débattait sous la poigne
deux hommes. Ça ne ressemblait pas à un vol de sac à main.
Sans plus se poser de questions, mettant ainsi au placard la sagesse
acquise ces dernières semaines, il se précipita au secours de la
victime. Arrivant lancé, il saisit le premier des deux agresseurs à
bras le corps et le jeta au sol, dans un magnifique plaquage de rugby
que n'aurait pas désavoué Fabien Pelous, son héros d'adolescence.
Il se remit rapidement debout et fit face au deuxième lascar.
Celui-ci avait lâché sa proie quand il avait vu son copain valser.
Il sauta sur Laurent, qui n'eut qu'à faire un pas de côté pour
l'esquiver.
Le jeune homme ressentit soudain une vive douleur à l'arrière du
crâne. Il s'effondra, à demi assommé. Il y avait un troisième
agresseur.
Tandis qu'il essayait de retrouver ses esprits, le jeune homme
entendait les trois loubards près de lui.
« 'tain, où est-ce qu'elle est passée ?
- Elle a foutu le camp, la pétasse !
- Laisse tomber, on ne la rattrapera plus maintenant.
- Fais chier ! Elle était bonne, celle-là.
- Tout ça à cause de c'te baltringue, » fit
hargneusement la victime du placage musclé de Laurent.
Les trois voyous se tournèrent vers le jeune homme. Celui-ci n'avait
pas encore récupéré du coup qu'il avait reçu et n'était pas en
état de se défendre.
Pourtant, et alors que ses Némésis avançaient sur lui armés de
barres de fer qu'ils venaient de ramasser, il se sentit soudain
débordant de force et de rage. Il bondit sur le plus proche des
voyous, toutes griffes dehors, et le terrassa.
Les autres se figèrent d'effroi. Ils fixaient, horrifiés, le jaguar
qui leur faisait maintenant face, une large patte posée sur la
poitrine de leur copain, qui osait à peine respirer.
L'animal émit un feulement puissant qui rendit leurs jambes aux deux
voyous. Ils s'enfuirent en hurlant tandis que le troisième larron
restait coincé sous les crocs du félin.
Le jaguar baissa les yeux sur le voyou. C'était encore un gamin, un
adolescent d'environ seize ans, qui pleurait maintenant en demandant
pitié.
Le félin pencha son imposante tête et renifla précautionneusement
le garçon. Celui-ci ferma les yeux, toujours pleurant et implorant.
Le voyou prit soudain conscience qu'il ne sentait plus le poids de
l'animal sur son torse. Il rouvrit les yeux et vit le jaguar qui le
dévisageait, assis près de lui. Le garçon se remit péniblement
sur pied, toujours tremblant de terreur, sans quitter l'animal du
regard. Il tenait encore à la main la barre de fer avec laquelle il
avait eu l'intention de frapper Laurent. Il hésita. Un instant.
Le félin se redressa et émit un grondement de mauvais augure. Le
garçon lâcha son arme et s'enfuit sans demander son reste.
Il retrouva ses copains dans la cave qui leur servait de planque, à
deux cents mètres de là.
« 'tain ! Z'êtes chiés ! Vous auriez pu
m'attendre !
- Eh ! On a cru qu'il allait te bouffer ! Tu voulais
qu'on fasse quoi ?
- Dites-moi qu'il n'était pas vraiment là, fit le troisième,
gémissant.
- Il s'est presque assis sur moi, et j'ai senti son haleine
sur mon visage, alors je t'assure qu'il était bien là, ce bestiau.
- T'es sûr qu'il n'y avait que du sky dans la bouteille que
tu nous as fait boire ? »
Pour toute réponse, son copain lui donna une bourrade dans l'épaule.
Une chose était sûre : ils n'allaient pas se vanter de leur
virée nocturne.