L'ombre et la lumière T2 extrait 3
Troisième extrait : où Kali saute à pied joint dans l'illégalité
Kali était vaguement inquiète. L'après-midi touchait à sa fin, elle ignorait combien de temps elle serait
absente, et elle ne voulait pas laisser Orya à la garde de Kenya pour ne pas priver la jeune femme de sa soirée. Elle avait vaguement pensé confier l'enfant à ses grand-parents, mais, outre qu'elle ne désirait pas impliquer le reste de sa famille dans ce qu'elle s'apprêtait à faire, Orya avait été impossible toute la journée, et elle semblait bien décidée à ne pas octroyer à sa mère une minute de répit.
La apienne était surprise. La petite ne s'était jamais comportée de la sorte, elle était plutôt mignonne,
habituellement, bien que vive et toujours prête à aller toucher à tout. Kali ne voulait pas la laisser, mais
elle craignait de l'entraîner dans une aventure dangereuse : personne ne pouvait garantir que les humains d'Ermalka seraient tous cordiaux à l'égard d'une noble apienne.
Comme elle se faisait cette réflexion, Orya la regarda droit dans les yeux avec une telle intensité que Kali en fut surprise et presque effrayée. Alors elle céda. Prenant la petite dans ses bras, elle la câlina et lui murmura à l'oreille :
« Tu viens avec moi, ma chérie, maman ne te laissera pas, c'est promis. »
Pour toute réponse, Orya se blottit contre sa mère, son vibrato émettant toute la joie du monde. La apienne posa l'enfant et entreprit de charger dans le coffre de l'airwaver quelques cartons de vêtements et de fournitures diverses.
La Cinquième Colonne avait en effet décidé de déguiser le déplacement en mouvement de bienfaisance. Six apiens se retrouvant la même soirée dans le quartier humain de Wanaly, cela serait suspect, aussi leur fallait-il une bonne raison, et quoi de mieux qui d'apporter des produits de première nécessité ?
Kali et Mani Carol s'étaient donné rendez-vous à Ionim, en bordure du marché. Il était convenu que Mani Carol vienne en aérobus et que Kali la prenne au passage, pour éviter un rassemblement d'airwavers rutilants dans Ermalka.
Les deux apiennes se saluèrent brièvement et Mani Carol embarqua. Si le cœur de Kali battait la chamade, et qu'elle avait toutes les peines à contenir son vibrato, ce n'était pas le cas de sa compagne. Cela faisait déjà plusieurs années que la noble avait intégré la Cinquième Colonne, et elle n'en était pas à sa première mission "clandestine". Elle savait que, sauf à rencontrer un milicien particulièrement tatillon, leur présence ne susciterait aucune méfiance, parce qu'aider les humains d'Ermalka était depuis des décennies le passe-temps des femelles nobles désœuvrées.
Orya était maintenant tout à fait calme, aussi sage que d'habitude. Kali ne comprenait pas la crise que lui avait faite sa fille, mais désormais, tout allait bien. La apienne poussa un discret soupir de soulagement.
L'airwaver pénétra dans le bidonville qui servait de quartier aux humains libres de Wanaly quelques minutes plus tard.
« C'est curieux, fit soudain Mani Carol. J'aurais juré qu'elle regarderait partout autour d'elle, mais non,
elle regarde vers notre destination, comme si elle la devinait. »
Orya fixait en effet une maisonnette en parpaings droit devant elle, et qui se trouvait être précisément le point de rendez-vous des conspirateurs. Kali jeta un regard en biais à sa fille, assise à l'arrière du véhicule, mais elle conserva son attention sur sa route. Elle haussa les épaules à l'attention de sa compagne.
« Je ne cherche plus à la comprendre, dit-elle avec une pointe d'amusement. Elle a été impossible toute la journée et ne s'est calmée que lorsque je l'ai installée dans l'airwaver.
- Ah, les enfants ! renchérit Mani Carol. Et au fait, les douleurs que vous aviez l'autre jour semblent
finies, vous allez mieux ?
- C'est passé comme c'est venu. J'ai eu des douleurs assez fortes jusque dans la nuit, et puis plus rien.
- Tant mieux ! La prise de sang ne risque pas de vous affecter ?
- Non, cela fait presque deux semaines, maintenant. Tout va bien. »
Kali sourit pour rassurer la apienne, mais elle ne savait toujours pas comment elle allait faire pour
dissimuler sa fausse couche. D'ici trois semaines, il faudrait qu'elle subisse un examen, et les médecins verraient qu'elle n'était pas enceinte. Que se passerait-il alors ?
Les deux apiennes stoppèrent à proximité de la maison où elles avaient rendez-vous et sortirent les cartons du coffre de l'airwaver. Mani Carol frappa à la porte selon un code convenu à l'avance. Le battant s'entrouvrit et laissa apparaître le visage d'un homme d'une cinquantaine d'années. Il jeta un coup d'œil circonspect à la apienne qui lui faisait face, à Kali et Orya qui attendaient près de l'airwaver, et enfin aux alentours.
Tout était tranquille, aussi ouvrit-il plus largement la porte afin de laisser entrer les deux nobles.
« Je vais prendre les paquets, dit-il. Ce n'est pas bien lourd. »
Kali approuva d'un hochement de tête, et les apiennes pénétrèrent dans l'habitation.
C'était la première fois que Kali voyait l'envers du décor. Elle observa les signes manifestes de pauvreté, de misère même, qui paraient l'intérieur de la maisonnette, et son cœur se serra. Comme elle avait raison de vouloir aider les humains ! C'était une honte pour son peuple que de traiter de la sorte une race qu'il savait lui être égale.
L'homme entra avec les deux paquets dans les bras, et il les déposa contre le mur au fond de la pièce. Une femme âgée se tenait dans un coin. Elle jeta un œil aux colis puis s'adressa à l'homme.
« Einrick, il faudra faire l'inventaire de tout ceci et voir comment les répartir dans le quartier, selon
les besoins.
- Kenya m'aidera, elle est douée pour ça. Oui Mani, ajouta-t-il à l'attention de Kali qui avait tiqué. Votre
bonne d'enfants est ma fille.
- Cela explique bien des choses, fit Kali en souriant.
- Je pense qu'ils peuvent venir, maintenant », reprit Einrick en regardant Miryel.
La vieille femme hocha la tête et frappa trois petits coups à la porte qui se trouvait à sa droite. Kenya
fit son apparition, suivie de Linda Marchado, de Lohan Stern... et d'Owen.
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